Lettre à Catherine Déri et aux militaires québécois qui s’en vont occuper l’Afghanistan

Anabelle Berkani, Étudiante au baccalauréat en Science politique à l’UQAM

Chère Catherine, chers soldats de Valcartier, Comme toi, comme vous, j’ai un frère, j’ai une soeur, que j’aime.

Seulement, il est impossible pour moi d’imaginer que l’un ou l’autre puisse un jour partir servir de chair à canon, parce que comme eux — merci papa, merci maman — on m’a appris que rien de bon ne peut jamais sortir de la gueule d’un fusil.

Mon père est Algérien. Né en 1932, il a connu l’occupation française. Forcé de faire son service militaire en France, il a combattu pour son colonisateur en Indochine, jusque-là tout va, puis en Algérie, contre ses frères, imaginez… C’est à ce moment, je crois, qu’il a compris l’horreur de toute entreprise militaire. Il a déserté. Jamais il n’a pu me raconter ces années passer à se battre et à tuer sans pleurer.

Des petits soldats qui font la sale «business», comme il dit de ceux qui soi-disant représentent le peuple. À moi, à ma soeur et à mon frère, au lieu de nous apprendre l’amour d’Allah, d’un pays ou de l’argent, il nous a appris l’amour de la paix.

Depuis toujours, on justifie la guerre. Au nom de la colonisation, de la décolonisation, de territoires, de frontières, de la démocratie, du libéralisme, du communisme, du capitalisme, du néolibéralisme, de la religion, alouette! Depuis toujours les dirigeants de partout ont fait preuve d’une ingéniosité cruelle pour envoyer des humains tuer d’autres humains.

Le peuple afghan en sait quelque chose. Il y a quelque chose de schizophrénique en effet dans l’attitude actuelle des États-Unis. Ils ont convaincu l’ONU et 37 pays «amis» d’aller combattre un ennemi, les talibans, ennemi qu’ils ont pourtant financé et soutenu pendant des années… Oubliez-vous, chers soldats, qu’entre 1979 et 1989, les talibans ont propagé leur idéologie islamiste avec le soutien moral et financier des États-Unis?

Ainsi, pendant ces années, des millions d’Afghans ont étudié dans les écoles coraniques, les fameuses madrasas, «financed in the USA», qui en plus d’enseigner le Coran, fournissaient un entraînement militaire et enseignaient la fabrication de bombe. Ces madrasas, vous les détruisez aujourd’hui à coup de bombes «made in USA».

Vous qui allez combattre ces talibans aujourd’hui, ne trouvez-vous pas ce revirement de situation quelque peu bizarre? Cet état de guerre perpétuel, qui fait que l’on passe presque naturellement d’ennemi en ennemi, et ce, depuis presque toujours, ne vous semble-il pas discutable? Cet engrenage millénaire de la violence, vous le perpétuez en partant pour l’Afghanistan.

Les talibans sont l’ennemi des États-Unis, ils ne sont pas l’ennemi du peuple afghan. Ne vois-tu pas Catherine, et vous soldats, comment le cycle se perpétue? Les États-Unis sont aujourd’hui l’ennemi du peuple afghan. Aux yeux de la majorité des Afghans, vous êtes l’occupant. Là-bas, vous ne serez pas les sauveurs, vous serez l’ennemi. On ne veut pas de vous là-bas et, pour cette raison, il est presque impossible que vous y accomplissiez quoi que ce soit de durable et de solide.

Pour te convaincre, toi Catherine, vous soldats québécois, et convaincre ceux qui financent ta mission, ainsi que moi et tous les Canadiens, on nous dit que vous allez reconstruire. On vous envoie détruire, combattre et peut-être mourir, mais on vous dit que vous aller apporter la démocratie et la paix. On dépense des sommes indécentes pour vous armer et vous protéger, toi et tes compatriotes, tandis que là-bas, on crève de faim.

Tu dis avoir été invitée par les Afghans. Il suffit, comme le suggère ton frère, d’aller faire une visite sur le site Internet de RAWA (www.rawa.org) pour voir de quels Afghans il s’agit. Si tu veux croire que les intentions de ces Afghans qui constituent le nouveau «gouvernement» sont nobles, il va te falloir fermer les yeux et te boucher les oreilles très fort lors de ton séjour là-bas. Il faudra que tu détournes le regard lorsque tu passeras devant les palaces fraîchement construits et occupés par cette «majorité d’individus dont les intentions sont nobles» tandis que juste à côté des enfants par centaines mendient ou «récupèrent» les «objets de valeur» dans les dépotoirs.

Entre 2001 et 2005, les États-Unis ont donné 5 milliards de dollars d’aide au gouvernement afghan. La présence militaire américaine en Afghanistan coûte 1 milliard par mois. Au Canada, le budget militaire annuel est de 12,4 milliards, celui de l’aide internationale au développement de 3,1 milliards. Si l’effort allié de reconstruction et de développement était sincère, ces chiffres seraient inversés. Point à la ligne. Tout autre argument justifiant ces chiffres honteux devrait être considéré comme douteux en partant.

La démocratie ne s’impose pas. Les droits de l’homme, les droits des femmes, doivent naître d’eux-mêmes. La démocratie, c’est quelque chose qui émane naturellement d’une société quand elle est prête. La démocratie c’est aussi peut-être quelque chose de purement occidental. Les peuples moyen-orientaux, si on peut finir par les laisser tranquilles, feront eux aussi un jour leur révolution tranquille, mais ce sera selon leurs termes, en respect de leurs cultures respectives. La femme ira à l’école quand la société toute entière aura décidé qu’elle pourra aller à l’école. Pas parce qu’une patrouille occidentale armée jusqu’aux dents l’y accompagnera tous les matins.

Je [suis allée moi aussi] manifester pour la paix à Québec. Je vous [ai regardés] passer, vous soldats, et je [me suis amusée] à calculer combien vaut l’équipement militaire que vous [avez exhibé] fièrement dans les rue de Québec. J'[ai essayé] de calculer combien d’enfants afghans on peut nourrir pour le prix d’un seul de vos beaux fusils. Et j'[ai eu] la larme à l’oeil en pensant que j’ai payé malgré moi une partie de ce fusil maudit…

Source: http://www.ledevoir.com/2007/06/26/148501.html

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