L’armée canadienne en Afghanistan: mission guerrière ou humanitaire?

Francis Dupuis-Déri, Professeur de science politique à l’UQAM. Auteur de l’article «L’éthique du vampire: réflexions sur la guerre en Afghanistan et quelques horreurs similaires… », publié dans la revue Argument

Édition du mercredi 27 juin 2007

Mots clés : guerre, aide humanitaire, Forces armées, Afghanistan (Pays), Canada (Pays)

Les mots, en politique, sont des armes de combat: ils servent à fouetter le moral des partisans ou à miner la crédibilité des adversaires et à tuer la pensée critique. Le socialiste non orthodoxe George Orwell est bien connu pour avoir dévoilé la mécanique de la propagande politicienne dans ses romans et ses essais. «La guerre, c’est la paix!» est un slogan qu’il a proposé dans son célèbre roman 1984 pour évoquer le travail de manipulation des mots dans le régime totalitaire dirigé par Big Brother.
Dans le langage de Big Brother, un chat est un chien. Orwell s’inspirait bien sûr des véritables discours de justification des guerres de son époque, soit la première moitié du XXe siècle. Chaque camp prétendait tuer des gens et bombarder des villes au nom de la paix et de la justice. Qui, en effet, déclarerait publiquement mener une guerre sale, injuste et sanguinaire? Les choses, finalement, ont bien peu changé.

Étrange face-à-face
dans les rues de Québec

Le 22 juin 2007, l’armée canadienne organisait — sans doute à la demande du ministère de la «Défense» (bel euphémisme) — des festivités au Centre des congrès de Québec et une parade militaire dans les rues de la ville pour souligner le départ des troupes vers l’Afghanistan. «Vous êtes le bras agissant du pacifisme des Québécois», a déclaré le premier ministre du Québec, Jean Charest, à l’intention des soldats qui partiront bientôt faire la guerre en Afghanistan. Les propagandistes de Big Brother auraient certainement apprécié.

Au même moment, une manifestation antiguerre se déroulait dans les rues de Québec pour dénoncer cette sinistre mise en scène militariste et l’engagement du Canada dans cette guerre injuste. Dans son texte paru dans l’édition du jour, un éditorialiste d’un quotidien montréalais avait dénoncé à l’avance «l’assaut des pacifistes guerriers» contre la parade militaire. Le lendemain, un chroniqueur du Journal de Québec enfonçait le clou en déclarant qu’«il n’y pas plus agressif que des pacifistes». Un chat est un chien. Le fait que les activistes antiguerre, dont les médias craignaient mais espéraient la «violence», n’aient fait que défiler en scandant des slogans n’y a rien changé… Orwell est mort, mais Big Brother nous parle encore, et toujours avec la même belle logique illogique.

Pour la Coalition pour la paix et la coalition Guerre à la guerre, qui coordonnaient la manifestation à Québec, la guerre en Afghanistan est menée pour servir les intérêts des élites, que ce soit les politiciens et les industriels de l’armement en Occident ou des dirigeants afghans sanguinaires, misogynes et corrompus, au détriment des simples soldats qui servent de chair à canon. Cette attitude critique des mouvements antiguerre est peut-être «conformiste, banale, connue et documentée», pour reprendre les durs mots de l’éditorialiste montréalais, voire «naïve et simpliste», selon un participant à une tribune téléphonique radiophonique, mais elle a l’immense avantage d’appeler un chat un chat: «La guerre, c’est la guerre.»

Manifester en terrain miné

L’idée retenue de manifester parallèlement à la parade militaire a été reçue par un tir de barrage. Les critiques affirmaient que les activistes pouvaient bien s’opposer à la guerre mais qu’il importait d’exprimer du respect pour le courage des soldats et de leurs familles. En bref, il était conseillé aux activistes de changer de stratégie et d’organiser une manifestation à un autre moment, qu’importe si cela en aurait réduit la force symbolique et l’attrait pour les médias qui aiment tant les face-à-face spectaculaires. Les activistes se heurtaient donc à la sympathie et au respect ressentis en général à l’égard de «nos» soldats.

Cette sympathie semble d’ailleurs consciemment encouragée par le service des relations publiques de l’armée. Chaque soldat canadien tué en Afghanistan est présenté aux médias comme une personne qui était sympathique et appréciée de ses compagnons d’armes et de ses proches. En bref, l’armée canadienne est une organisation exceptionnelle qui ne compte que de bonnes personnes… qui ont pourtant fait le choix d’être formées pour tuer des gens. Cette parade militaire elle-même participait d’une stratégie de relations publiques de l’armée, qui s’appropriait l’espace public pour se donner une image sympathique et familiale.

Que des soldats soient courageux et que certains soient de bons époux et de bons pères de famille n’a pourtant aucune signification politique particulière en ce qui a trait à la guerre qu’ils mènent. Après tout, les résistants afghans sont eux aussi courageux, et il doit bien y en avoir deux ou trois qui sont sympathiques et même attentionnés à l’égard de leurs proches, non? Bien sûr, d’un point de vue humaniste, toute perte de vie humaine est une tragédie. Mais le courage de la personne qui tue et qui meurt est respectable dans la mesure où elle est orientée vers le bien. Comme le disait un vétéran de l’armée des États-Unis après la guerre du Vietnam au sujet de ses actions de combat: «Je le faisais bien, mais je ne faisais pas le bien.»

Quant aux familles des soldats, elles ont eu leur fête avec les soldats du Royal 22e Régiment au Centre de congrès, que la manifestation n’a essayé ni d’empêcher ni de perturber. Elles ont pu entendre tout le bien que pensaient de leur parent militaire plusieurs personnalités politiques canadiennes et québécoises. Mais un activiste ayant une soeur dans l’armée, par exemple, pouvait aussi choisir de ne pas acclamer la parade dans les rues parce qu’il convenait de perturber symboliquement cette mise en scène militariste dans l’espace public. Le choix des coalitions antiguerre, même s’il rimait avec une attitude un peu plus confrontante que les précédentes manifestations contre la guerre, était tout à fait pertinent, et c’est certainement en raison de ce face-à-face que la manifestation a si bien su attirer l’attention.

La manifestation contre la guerre

On retrouvait au sein de la manifestation des bannières et des banderoles de plusieurs organisations et groupes politiques, de Québec solidaire aux communistes et aux anarchistes en passant par Bloquez l’empire, de Montréal. Toujours dans l’esprit de conscientiser la population, des activistes distribuaient aux passants des tracts et des journaux et scandaient des slogans. Le tract des féministes radicales Les Sorcières, par exemple, s’inspirait de féministes afghanes (voir le site http://www.rawa.org) pour expliquer que la situation générale des femmes en Afghanistan s’est détériorée depuis le début de la guerre. Cette manifestation survenait le lendemain de la publication des résultats d’un sondage indiquant que 70 % des Québécois s’opposent à la guerre menée par le Canada en Afghanistan.

Dans les rues de Québec, le contingent de la coalition Guerre à la guerre est parvenu à déjouer les policiers et à rejoindre la parade militaire. S’est ensuivie une situation tout à fait surréaliste, les sympathisants de l’armée et ses critiques se retrouvant confondus sur les trottoirs, les fanions canadiens flottant au vent sous l’ombre des drapeaux rouges et noirs. Cette foule bigarrée encadrait 2000 soldats en tenue de combat qui marchaient silencieusement dans la rue d’un pas martial.

Qu’ont alors fait les pacifistes «agressifs» et «guerriers»? À portée de main des soldats, ils se sont contentés de lancer divers slogans: «Désertez! Refusez de servir de chair à canon!», «Ne devenez pas des criminels de guerre!», «Gardons les soldats ici, envoyons les politiciens là-bas!», «Non à la guerre!». Les organisateurs de la manifestation avaient d’ailleurs encouragé les activistes antiguerre à ne pas s’en prendre physiquement aux soldats et à leurs sympathisants. À la toute fin ont fusé des cris: «Assassins! Assassins!» Si ce n’était pas très gentil, il s’agissait tout de même d’un qualificatif en adéquation avec la réalité puisque plusieurs soldats paradant deviendront des assassins dans quelques semaines ou quelques mois en Afghanistan. Il faut savoir appeler un chat un chat.

Les sympathisants des soldats argumentaient sur un tout autre registre, du type: «C’est ces soldats-là qui protègent notre liberté ici!» Comme si les miliciens afghans avaient déjà vraiment menacé la liberté au Canada, comme si les élites occidentales n’avaient pas utilisé la «guerre au terrorisme» comme excuse pour limiter ici même les libertés individuelles. Ces sympathisants faisaient écho aux propos exprimés depuis des semaines lors d’émissions radiophoniques populistes de la région de Québec, qui avaient même appelé leurs auditeurs à défendre physiquement la parade contre les manifestants antiguerre.

Les sympathisants des soldats reprenaient également des insultes peu subtiles entendues sur les mêmes ondes radiophoniques: «Vous ne comprenez rien, rentrez chez vous!», «Hippies!», «B. S.!», «Trouvez-vous un travail!», «Lâches!» Des manifestantes se sont également fait traiter de «salopes». Certains sympathisants encourageaient les quelques policiers présents, d’ailleurs plutôt calmes, à «gazer» les manifestants. Enfin, des sympathisants ont agressé physiquement des activistes en les bousculant plus ou moins rudement ou en leur décochant des coups de poing.

Quelle pacification?

Entre les pacifistes, désignés par des leaders d’opinion comme des «guerriers» des «plus agressifs», et les citoyens venus encourager les soldats, il n’était pas difficile de distinguer le chat du chien… Ces brutes croyaient sans doute, comme l’éditorialiste montréalais, que la «mission» que mènent les soldats «est morale et conforme au rôle historique [de l’armée canadienne], à la fois de combat et de pacification». «Pacification»: voilà bien un mot dont l’utilisation conformiste et banale dans les discours de justification des guerres a été documentée par George Orwell au sujet des conflits de son époque.

Dans son texte «La politique et la langue anglaise», Orwell écrit: «Des villages sans défense subissent des bombardements aériens [… ], cela s’appelle la pacification.» La journée même où certains évoquaient la «pacification», la coalition militaire occidentale reconnaissait avoir tué plus de 20 civils dans le bombardement d’un village en Afghanistan… Il n’était pas très respectueux à l’égard des familles des victimes que l’armée canadienne n’annule ni sa fête familiale ni sa parade. Ces Afghans bombardés n’ont pas été pacifiés mais assassinés. Il faut savoir appeler un chat mort un chat mort.
Source: http://www.ledevoir.com/2007/06/27/148592.html

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